Sofia Goubaïdulina

• Rencontre avec Sofia Goubaïdulina

Sofia Goubaïdulina. Pourriez-vous me parler de vous ? Qui êtes-vous ? D’où venez-vous ?

Et bien pour commencer, j’ai vu le jour en octobre 1931, dans une famille pauvre du Tatarstan. Mon père était ingénieur des mines Tatar, et musulman, et ma mère institutrice d’origine polonaise et juive. Je suis née la où l’Orient rencontre l’Occident !

Donc vos parents n’étaient pas musiciens ?

Non, pas du tout !

Comment êtes vous arrivée à la musique, alors ?

Je dirais que cela devait arriver, c’était écrit quelque part. J’avais 5 ans lorsque mes parents ont fait l’acquisition d’un grand piano à queue ! Ca a été un déclic ! J’ai immédiatement été attirée par cet instrument. Avec ma sœur on s’amusait beaucoup avec. Elle jouait sur le clavier et avec les pédales et moi j’improvisais sur les cordes directement, faisant résonner la harpe ! Alors mes parents m’ont inscrite au conservatoire. J’ai vite compris que le répertoire réservé aux petits ne me plaisait pas du tout. J’ai aussi vite réalisé l’immense distance entre ce que je voulais véritablement et ce que tous mes professeurs me proposaient. J’étais naïve, je croyais que tout ce que je trouvais comme partition chez mon professeur était ce que l’humanité avait créé de mieux ! Cela a renforcé mon envie : il fallait que je compose.

Quelle formation avez-vous reçue ?

J’ai reçu une solide formation classique et cela n’est pas un mal, mais malheureusement l’avant-garde était interdite ! Je me suis aussi vite sentie attirée par la culture allemande, ce sont mes racines… de Bach à Wagner, Mahler, ou encore Schönberg… De 1946 à 1954 j’ai étudié au conservatoire de Kazan, puis au conservatoire de Moscou où j’ai obtenu mon diplôme en 1963, encouragée à poursuivre mes expérimentations par le grand Dmitri Chostakovitch lui-même ! Mais je suis très indépendante, et j’ai vite eu besoin de dévier du chemin esthétique tout tracé, pour pouvoir composer en toute liberté.

On dit que vous avez abordé aussi la musique de film, était ce par choix ?

Oui, vous savez, c’était un travail très important pour moi. Déjà il me donnait la possibilité de survivre et en plus c’était le seul endroit où les réalisateurs avaient le choix de leur compositeur. C’est très utile pour le métier car je pouvais écrire et faire jouer immédiatement ma musique par l’orchestre, ou le chœur, je pouvais entendre MA musique ! C’est comme cela que j’ai appris à maitriser l’orchestre et les voix. J’ai fait une vingtaine de musique de film, surtout des films d’animation.

La spiritualité semble être un fil conducteur dans votre œuvre. Qu’en est-il ?

Entre nous, cela reste un mystère pour moi, encore aujourd’hui. Petite, j’ai découvert une icone du christ et j’ai su que ma musique serait associée à ce sentiment de pureté, à cette perfection sacrée qui m’avait traversée. Ma famille en était horrifiée car le sujet de la religion était tabou. Très vite, pour moi, j’ai confirmé cette attirance vers la spiritualité. Et plus tard je me suis faite baptiser, à l’aube de mes 40 ans. On retrouve ce sentiment cher à mon cœur dans « Les 7 paroles du Christ », dans « L’offrande musicale » et dans ma « Passion selon Saint Jean ». Vous voyez combien le grand JS Bach est dans mes pensées !

J’ai appris que vous étiez inscrite sur une liste noire de sept compositeurs considérés comme trop avant-gardistes. Cela a-t-il changé votre vie ?

Vous savez, ce régime totalitaire mettait notre conscience artistique sous pression ! Mais rien n’a changé pour moi, j’ai fait comme si cela n’existait pas. Que serait la liberté sinon ? Si Je ne peux pas être libre, je ne peux pas créer. D’ailleurs dès 1970 mes œuvres sont interdites dans mon pays car jugées décadentes à cause de mes expérimentations musicales. Cela ne m’a pas empêchée de fonder mon groupe d’improvisation en 1975.

Je crois qu’un tournant important dans votre carrière s’annonce en 1981. Voulez-vous nous raconter ?

Bien volontiers. Ma musique commençait à être jouée en dehors de mon pays mais je n’avais pas le droit d’y assister. C’est le grand violoniste Gidon Kremer qui interprète le concerto pour violon Offertorium (1980), que je lui avais dédié, et cela marquera un tournant dans ma carrière internationale. Ce morceau, influencé par Bach et Webern, est aujourd’hui considéré comme un chef-d’œuvre du répertoire contemporain. Une autre date est importante pour moi, c’est en 1998 que le grand Rostropovitch jouera mon « cantique du soleil » !

Pour finir cet entretien passionnant, avec le recul, pouvez-vous nous dire ce qui vous a animé toute votre vie ?

Le plus important pour moi c’est l’âme humaine. « Tout l’art vise à réunir l’intellect et l’intuition. De cette union, se crée une matière vibrante qui nourrit la survie de l’humanité ! »

Merci beaucoup d’avoir répondu à mes questions. Si vous deviez conseiller quelqu’un qui ne connait pas votre œuvre, que lui diriez-vous d’écouter en premier?

Peut-être mon concerto Offertorium qui mêle classicisme et modernité.